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Page 2 sur 4 Le storytelling au service de Marc Ravalomanana, ou comment un simple laitier devenu milliardaire s’érigea un jour comme le divin libérateur de Madagascar, jusque-là, selon l’histoire, sous le joug d’un dictateur sanguinaire
Lorsque Marc Ravalomana affirmait qu’il dirigerait le pays comme une « entreprise », l’opinion était loin de s’imaginer que cette déclaration avait pu lui être soufflée par les « spins doctors » étrangers [vazaha] dont il s’était rapidement entouré.
Mais avant cela, on avait fait courir le mythe du petit laitier qui sur son vélo parcourait par monts et par vaux les contrés entourant la capitale. À force de courage et de persévérance, le même petit laitier était un jour devenu milliardaire. L’histoire ayant tellement subjugué l’opinion que l’on fit l’impasse sur le passé carcéral [voir le livre de Charlotte Rafenomanjato, pages 151-154] de ce héros fabriqué de toutes pièces.
Parallèlement, on ne se priva pas non plus de conter les horreurs des presque 30 ans de règne de Didier Ratsiraka en faisant évidemment abstraction des liens très étroits que le petit laitier devenu grand entretenait avec le pouvoir en place pour l’obtention des différentes aides internationales destinées à développer sont entreprise TIKO. À cela on peut également ajouter la collusion flagrante avec le même Didier Ratsiraka quant à l’élection de Marc Ravalomanana au poste de Maire d’Antananarivo (son premier tremplin politique), tout ceci dans un jeu politique consistant à barrer la route à un certain Ny Hasina Andriamanjato.
On n’oublia pas non plus d’ajouter une touche de nationalisme en décrivant la production du groupe TIKO comme étant le fleuron du « Made in Madagascar » [Vita Gasy], Marc Ravalomanana un entrepreneur devenu président de la République qui fabrique des produits pour et avec les Malgaches ou l’idée du père protecteur qui travaille pour ses enfants et au bénéfice de ses enfants. Tout cela bien sûr en omettant de dire toutes les entraves que l’entrepreneur devenu président fait subir à ses concurrents opérateurs économiques (pression, menace, condamnation, emprisonnement, expulsion).
La plus grande fiction fut sans doute celle qui consista à rallumer la flamme ethno nationaliste de la population d’Antananarivo. On déterra les sentiments d’appartenance à un groupe, à une race, à une caste. Dans le même temps on tenta également d’opposer les individus selon leurs origines et l’on fit de Marc Ravalomanana le sauveur du « Peuple Merina », l’être divin emprunt d’une spiritualité quasi mystique [Croyez simplement] qui allait libérer son peuple de la domination politique des « côtiers », qui depuis l’indépendance avaient réussi à hisser à chaque fois l’un des leurs au poste de Président de la République. Le message était clair, le pouvoir devait maintenant revenir à un Merina et l’on allait tout faire pour que cela se réalise enfin. D’ailleurs de nos jours, les supporters les plus fanatisés de Marc Ravalomanana continuent de surfer sur cette idéologie et entretiennent un sentiment de méfiance - qu’ils voudraient contagieuse - vis-à-vis des autres ethnies qui composent la population malgache et qu’ils assimilent invariablement aux anciens dirigeants. Plus grave, ils entretiennent également un sentiment de méfiance et de rejet vis-à-vis de ceux qui ne sont pas de la même confession religieuse qu’eux. La principale cible de leurs attaques sont les Catholiques qu’ils considèrent aujourd’hui comme des opposants politiques, dont le seul objectif serait d’anéantir le régime en place. Faut-il rappeler que Marc Ravalomanana est le vice-président de la FJKM, la plus importante église Protestante de Madagascar, ceci expliquant cela.
Face à une telle maîtrise du récit, Didier Ratsiraka et sa clique, trop imprégnés par un système politique à la « Française », d’une conception devenue trop rationnelle ou « napoléonienne » selon les termes de Steve Denning, n’ont pas vu venir cette approche « tolstoïenne » incarné par le storytelling. On peut faire un parallèle avec ce que James Carville [un des story spinners de Bill Clinton en 1992] dit de la défaite de John Kerry [candidat démocrate en 2004] face à Bush junior : « Les Républicains disent : Nous allons vous protéger des terroristes de Téhéran et des homosexuels d’Hollywood. Nous, nous disons : Nous sommes pour l’air pur, de meilleures écoles, plus de soins de santé. Ils racontent une histoire, nous récitons une litanie ». En conclusion, les litanies débitées par le camp de Didier Ratsiraka n’ont pas fait le poids face aux histoires bien ficelées du camp de Marc Ravalomanana.
Et les six (6) années de gouvernance de Marc Ravalomanana ont été (et le seront encore pour les années à venir si rien n’est fait) imprégné absolument du storytelling. Les dangers du storytelling : Arme de distraction massive, machine à formater les esprits !
Si depuis que l’humanité existe, l’art de raconter des histoires ou « l’art du récit » a toujours été essentiel à la littérature car il a pour fonction de transmettre les expériences, Christian Salmon distingue nettement le « storytelling » de cet art ancien : Tandis qu’auparavant l’art de la fiction était un art des possibles pour l’homme, le « storytelling », quant à lui, clôt notre imaginaire et organise son assujettissement. Tout le danger est donc là ! et nous allons le démontrer. Commençons par l’affirmation de Samuel Blumenfeld publié dans « Le Monde », paru en septembre 2003 à propos de l’élection d’Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de Californie : « La politique est la gestion du possible. Le cinéma est, au contraire, l’art de l’impossible. Rien n’est plus éloigné du cinéma que la politique. Le processus démocratique est long, pénible, irritant, frustrant. Il reflète le désordre de la vie. Les films vont toujours droit au but. Ils ignorent les méandres et les scories et se dirigent avec assurance vers une résolution. Le pouvoir des films d’action tient précisément à de tels raccourcis. Ils rendent la réalité moins amère et le fantasme plus réel ».
Or le storytelling en politique est une technique de « scénographie », de « mise en scène » de « mise en fiction » permanente, et n’a rien de réel, et dont le seul objectif est de rendre l’opinion servile pour qu’elle ingère mieux les récits évoqués.
Les conseillers en communication sont, donc, parvenus à transformer le gouvernement des affaires publiques en une farce aux allures de western ou de feuilleton glamour ou non. Ils ont aboli la politique, converti chacun de nous en spectateur naïf.
Marc Ravalomanana dans un autre registre n’affirmait-il pas qu’il préférait de loin l’économique au politique ? C’est là une prise de position digne du meilleur des story spinners. Six années bercées par le storytelling
Les six années de gouvernance de Marc Ravalomanana n’ont été qu’une suite incessante de récits composés dans le but de divertir et de capter l’attention de l’opinion et de le détourner des réalités.
Chaque fois qu’une décision fut prise, on la fit connaître de façon à ce qu’elle ait un sens sans forcément fournir des explications. Là encore, les exemples sont légions : l’achat du Boeing présidentiel [au sortir de 6 mois de crise politique et économique], la décision de détaxer toute une série de produits et marchandises importés avec pour conséquence un anéantissement des industries nationales. Des promesses d’ouverture politique alors que des prisonniers politiques issus de 2002 croupissent encore en prison oubliés de tous, des opposants politiques sont destitués, arrêtés et jetés en prison sans que l’opinion ne s’en émeuve outre mesure. Au scrutin démocratique on préfère les nominations unilatérales et arbitraires sans consultation préalable des administrés. La dette pourtant effacée par les organismes prêteurs atteint de nouveau près de 1,5 milliards de Dollar plombant l’économie nationale. Tout cela sans qu’il n’y ait de réactions ni de la part des intellectuels ni des médias, car à chaque tentative d’éclaircissement sur un point donné, le régime assène un nouveau récit, une nouvelle histoire dans le but de faire oublier la précédente et ses conséquences néfastes sur la vie de la Nation.
L’ancien dirigeant de la Banque Mondiale, Steve Denning, s’étonne lui-même de l’efficacité de l’art de raconter des histoires, à ce propos il dit : « Quand je vois comment les histoires bien ficelées peuvent entrer facilement dans les esprits, je m’étonne moi-même devant cette propension du cerveau humain à absorber les histoires ». On peut se demander en quoi s’enracine la crédulité de la majorité des hommes qui adhèrent à ces histoires, d’où vient cette « servitude volontaire » qui les pousse à les adopter.
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